Dehors de briques. Les nuages s’emmêlent, touillés au vent glacial au dessus de Brooklyn. Emmanuelle décroche le regard pour suivre un son de Biggie que lâche un autoradio, puis redescend dans les profondeurs de l’objectif de sa boîte noire en même temps que la voiture s’éloigne. Elle tourne la manivelle, lentement. L’oeil concentré sur l’étendue des nuances. Devant elle, le mec tire une longue taffe, la sape ample, chaque geste s’étend dans une pose factice et molle. Emma prend le temps. Elle sait que d’une seconde à l’autre le type baissera la garde, un bref écart de vulnérabilité qu’il lui faudra saisir. Comme un choc imminent.

Emma entrouvre les lèvres, les mains fondues sur son Mamyia 645. Elle filtre le monde au givre de l’argentique. Là comme au ralenti, le mec écrase sa clope sur le mur. Ses tatouages s’articulent comme s’ils étaient vivants sur la peau. Le corps raconte son histoire, langage muet de la chair noircie de confidences. Là qu’il se donne doucement. Ça lui crève le regard. Et tout se scinde. Tout se divise. Quelques secondes à peine, Emma écarte le néant d’un côté puis de l’autre. Elle n’entend plus rien que ce souffle qui lui remplit le corps, et les battements du coeur qui remplissent sa poitrine. Le miroir de l’appareil claque une première fois. Un gros bruit de mécanique, comme on l’entend que dans les vieux films. La manivelle encore. Le type se remet droit, comme de se ressaisir. Emma sourit. Elle ne cherche à voler l’âme de personne, juste à ce qu’on lui donne.

Lui revient en mémoire son premier séjour à New York en 2002. Elle y venait pour danser. A NYC, assurément. Tout là bas lui donnait l’impression de vivre dans un clip. La musique en joyeux dégueulement, la moindre brèche dans la vie des gens remplie des rythmes qui faisaient gronder la grosse pomme. Avec un élan sûr de jeune meuf belle et saine, enchaînant les chorés appris avec Poppin Taco, c’est comme ça que la fan de Nirvana et de Metallica s’est entichée du Hip Hop.

Au terme de ce séjour elle s’assume photographe, après avoir su saisir avec un appareil jetable l’éternité d’un « jump » de Jazzy J. « You should be a photographer ! », elle se souvient le regard de l’autre, avec cette franchise facile du mec face à une évidence, et de comment ça a changé sa vie.
Gamine déjà, de Nancy à Paris, c’est sûr son avenir ce serait la photo mais c’était pas si simple. Fallait trouver l’assurance, le truc de l’affirmer. Magazines troqués contre des bonbecs, ses sucreries c’était les pages mode de ELLE, ses premiers rêves de gosse.

Dans les salles obscures des cinémas, seule devant sa télé, en vadrouille dans la rue. Sans répit, sa vie calquée sur cette quête. Chercher la faille à la surface des gens. L’image partout et de mille façons, son oeil comme un instantané immense de la fugacité des choses. Fallait saisir la bascule, le fragile, ce millième de seconde de vérité décelable. Elle l’a trouvé dans le hip hop. Cette culture de la rue. Véritable et sans fard. Comme une pensée nue. Saisie par la beauté d’un clip de Mos Def, Emmanuelle brise le cocon et se révèle en MsFatBooty, dont elle arbore depuis fièrement les armes.

A 24 ans, la jeune photographe est restée libre. Libre de ses nuances, comme un territoire à défendre, le luxe de ne pas choisir son camp pour en garder l’étendue. Le reste c’est le parcours d’une photographe unique à l’oeil millimétriquement juste : de stages à New York, sa ville d’adoption, à l’EFET de Paris, elle apprend à maîtriser son art et à le préciser. Des rencontres assurément constitutives, de multiples collaborations dans la presse (The Source fr, Groove, Muteen etc… ), des expositions (à Paris, Berlin, New York), puis la mise en image d’artistes uniques et singuliers à travers des covers d’albums indé, achèvent de transformer la belle, sans l’éloigner d’elle-même, bien au contraire. Elle se souvient oui, comme il a fallu faire : rester droite, fière et sincère, pour conserver ce pouvoir sur l’image et être capable de recevoir l’âme des autres en soi.

Elle prend une nouvelle photo. La gueule défaite du type crache une humanité dingue. Elle la gardera peut-être pour un de ces prochains bouquins (en projet, l’ouvrage NewYork Fuckin’City). Cette fois elle a eu ce qu’elle voulait, le regard authentique de la rue sur le monde. Le mec en face se rallume une cigarette et sort un téléphone portable de sa poche. Une sirène de police cogne dans les tempes. Emma s’en amuse. C’est l’énergie qu’elle aime. La musique qui s’échappe d’une fenêtre l’enveloppe doucement.
Demain elle reprendra l’avion, pour se blottir dans les habitudes de son quartier, à Bastille. Ici, là bas. C’est du pareil au même. Emmanuelle Tricoire, son studio à elle, c’est la rue. Dans son sac à main de fille elle abrite son appareil photo et ses pellicules. C’est tout ce qui lui semble essentiel. La seule chose dont elle ait besoin, oui.
Texte : Antoine Dole / Photos Emmanuelle Tricoire
son site : www.emmanuelletricoire.com
son blog : http://mfb4life.blogspot.com/
